Muriel - Auteure - Nouvelliste

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La flamme épistolaire


La flamme épistolaire - nouvelle courte.

La flamme épistolaire

 

Aline tira vers elle la lourde porte en bois de chêne. Elle dut, comme à l’ordinaire, bloquer le battant avec son épaule, amorcer une circonvolution autour de l’obstacle tout en le maintenant à l’aide de son pied droit. Lorsque l’ouverture fut suffisante, elle se faufila dans la pénombre de l’église. L’odeur prégnante des cierges allumés, qu’elle aimait, caressa ses narines. D’un geste machinal, elle releva la voilette de son chapeau, tandis que ses escarpins à talons carrés effectuaient une trajectoire connue à travers le pavement irrégulier de l’édifice. Le cœur lassé par les larmes du matin, elle hésita devant un prie-Dieu, mais n’eut pas le courage d’abîmer son âme dans l’oraison. À hauteur de l’autel, elle s’agenouilla cependant devant le crucifix, puis se dirigea résolument vers le confessionnal où l’attendait monsieur le curé. Avant d’entrer dans l’isoloir, la jeune femme inspira fortement puis écarta le rideau de dentelle blanc. Elle entendit le frottement imperceptible de l’aube, n’osa bouger davantage tant ses propres mouvements lui parurent assourdissants. Mais, tandis que son esprit oscillait entre la génuflexion et l’humble position assise, la porte de la petite grille s’ouvrit vivement.

La voix familière du père pénétra les pensées humides de la pénitente :

« Prenez place sur le banc, ma fille ! »

Elle se soumit à la douce injonction de l’homme, réconfortée par la décision qu’il avait su énoncer pour son propre bien. Elle posa ainsi délicatement son âme esseulée, dans un coin de la pieuse alcôve, le dos droit, les mains posées sur ses genoux serrés. Les lèvres ne se desserrèrent pas avant un temps défini, savamment élaboré au fil des échanges hebdomadaires entre Aline et monsieur le curé. Ce dernier avança un visage raisonnable et mature tout contre la grille de séparation. Elle crut entrevoir un fin sourire.

« Toujours fidèle au rendez-vous, assurément !

— Tout comme vous, mon père », chuchota la jeune femme.

Imperceptiblement, elle avait tendu le cou vers le panneau à claire-voie, il devina son souffle léger.

« Oh, mon rôle sur cette terre est assujetti à des rituels et des heures fixes, tandis que vous… »

Pendant quelques minutes, à l’intérieur de l’isoloir, s’installa un silence pudique qu’Aline savoura les paupières baissées. Soulagée par la sérénité fugace de l’instant, elle risqua cependant ces quelques mots :

« Je n’ai aucun mérite… C’est si bon de parler…, et votre écoute… »

Il l’interrompit fébrilement :

« Montrez-moi votre main gauche, ma fille !

— Mon père, je n’ai pas pu, soupira Aline.

— Montrez la preuve de votre inclinaison maladive », insista encore le prêtre.

Elle défit lentement ses gants, tendit une main ornée de doigts effilés que l’homme contempla furtivement. Sur la peau diaphane de l’auriculaire brillait un saphir auréolé d’éclats de diamant purs. L’homme expira profondément, s’affala sur le dossier de sa chaise avant de murmurer, les dents serrées :

« Cachez-moi ça, je ne veux plus voir cette infamie ! »

Aline se retint d’éclater en sanglots, le temps de lancer, suppliante :

« Mon père ! »

Puis elle se mit à pleurer. Il écouta, les yeux mi-clos, le chant mélodieux de la source féminine, puis, apaisé, énonça lentement :

« Je devrais vous châtier à coups de verges ! Est-ce par amour du luxe ou bien pour cet homme ordinaire que, visiblement, vous vénérez comme un dieu ? »

Haletante, la jeune femme articula cependant :

« Vous oubliez qu’Édouard est mon fiancé !

— Était ! » répondit laconiquement l’homme de foi.

À ces mots, le leitmotiv des larmes reprit son thème aérien, traversa le panneau à claire-voie, pour séjourner enfin dans la loge contiguë à celle de la jeune femme. Monsieur le curé éleva la voix :

« Parti on ne sait où, pour un retour hypothétique, vous perdez vos forces dans l’attente d’un fantôme. Croyez-moi ! Sous le couvert du courage, cet homme fuit votre présence. Ce n’est qu’un pleutre ! Où sont les lettres promises qu’Édouard ne vous a jamais écrites ? »

Aline, le nez dans son mouchoir, leva soudain la tête :

« Justement, je ne comprends pas ! Cela ressemble si peu à sa personnalité. Je vous assure que mon fiancé est un être empreint de droiture et de noblesse. Peut-être…, peut-être, lui est-il arrivé quelque chose ! »

Elle mit les mains devant son visage.

Monsieur le curé soupira de nouveau, secoua la tête, puis lança à l’adresse de son ouaille :

« Vous connaissez bien mal la nature masculine, ma pauvre enfant ! Tous ces jeunes hommes d’après guerre vivent selon leur bon plaisir, abreuvés de Coca-Cola et de rock and roll ! Ne vous leurrez pas, ce n’était pour lui qu’un jeu ! »

L’homme de foi s’avança vers la grille pour souffler une deuxième fois à l’oreille d’Aline :

« Ce n’était qu’un jeu… »

Puis tout redevint calme. Aline écarta une mèche de cheveux tombée fortuitement de son bibi à voilette. L’homme l’observait en silence tandis qu’un léger reniflement maquillait de lassitude l’âme de la pénitente. Le prêtre ouvrit la bouche :

« Il ne tient qu’à vous d’arrêter ce divertissement malsain, et je vais vous y aider. À présent, au nom de Dieu le Père, je vous ordonne de me donner cette bague que vos yeux ne peuvent cesser de contempler ! »

Aline secoua la tête tristement puis s’exécuta. Elle fit glisser doucement le bijou de son auriculaire, le garda quelque temps dans la paume de sa main, puis, un adagio au cœur, déposa le précieux objet devant l’ouverture grillagée. Il disparut tout aussitôt.

« Mon Père, que dois-je faire à présent ? questionna la jeune femme.

 

— Faites pénitence avec cinq « Pater » et dix « je vous salue Marie ». Puis revenez me voir la semaine prochaine. Vous serez étonnée de ressentir une liberté nouvelle. Vous remercierez Dieu. Allez, mon enfant ! »

Aline fit son signe de croix, se leva sans un mot, les mains nues posées fébrilement contre son sac à main. Elle remonta la nef à petits pas contrits. À hauteur du transept, elle tourna à gauche et sortit. Devant le porche, la jeune fiancée, défaite, fit une brève halte, humant, les yeux fermés, le parfum délicat d’un acacia tout proche. Une matinée printanière et ensoleillée s’achevait, délivrant aux rues avoisinantes un doux message de joie simple. Midi allait bientôt sonner. Lorsqu’elle souleva les paupières, Aline croisa le regard aigu du facteur qui passait subrepticement à bicyclette, tournant les roues en direction du presbytère. La vue de ce fonctionnaire jeta sur le cœur de la pauvre femme le voile gris de la tristesse. Une Berline passa, Aline s’en fut.

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Le père Bretelle sortit du confessionnal en toute hâte. Longeant le transept, il arriva dans le chœur, puis se retira par une porte dérobée. Ces églises gothiques recelaient de nombreux passages plus ou moins secrets. Le prêtre adorait arpenter ces couloirs tortueux et sombres, méconnus des autres hommes. Il lui sembla, au détour d’une ruelle intérieure, que son existence monotone, pour quelques instants seulement, revêtait un caractère singulièrement insolite. Dans sa paume, le bijou féminin sautait au rythme de la marche. L’homme s’amusa à le lancer très haut, puis à le rattraper par les deux mains avant de se faufiler dans la buanderie du presbytère. Il longea une galerie recouverte par une treille puis débarqua dans la cuisine. La femme de ménage, occupée à peler des pommes de terre, sursauta, comme à chaque fois.

« Mais d’où venez-vous ainsi, mon Père ? s’écria-t-elle, émue.

— C’est pour vous habituer, ma sœur. N’oubliez pas que l’ange Gabriel est apparu dans les mêmes conditions à notre sainte Mère la Vierge Marie. »

La femme haussa les épaules avant d’enchaîner :

« Le facteur vous attend. Il a un pli important à vous remettre de la part de l’Évêché. »

Monsieur le curé sautilla joyeusement.

« Dans la salle à manger ? » questionna-t-il.

La cuisinière hocha la tête en silence.

L’homme réajusta la ceinture de son aube, avant de se lancer dans l’unique corridor de l’habitation. Arrivé à destination, il ouvrit la porte. Le facteur attendait, la casquette dans ses mains. À la vue du prêtre, il sourit nerveusement et tendit aussitôt une enveloppe.

« Voici, dit-il.

— Très bien, mon fils, répondit avec allégresse monsieur le curé. Je vous donne mon indulgence plénière, plus un petit cadeau… »

Le fonctionnaire arrondit sa bouche muette, avant de recevoir dans le creux de sa main gauche une bague d’une valeur inestimable.

« Mais, mon Père… », ânonna le facteur.

Monsieur le curé cligna les yeux et chuchota :

« Mettez-la au dépôt sur gage. Même à moindres frais, elle vous servira à payer vos cinquante messes post mortem, plus quelques extra pour madame. Allez ! »

L’homme s’enfuit, presque effaré. Resté seul, le père Bretelle, la lettre entre ses doigts, se dirigea vers un coffret, l’ouvrit, y déposa, au milieu d’autres, la flamme épistolaire d’Édouard. Puis il s’assit dans un fauteuil, saisit une Bible posée sur une table adjacente. Un signet de cuir marquait un passage choisi. Recueilli, l’homme de foi lut à voix basse :

Je te fiancerai à moi pour toujours ;

Je te fiancerai dans la justice et dans le droit,

Dans la tendresse et la miséricorde. Osée 2-21.

Le visage d’Aline dansa devant le regard vibrant du prêtre, puis il referma le Livre saint.

 

la Flamme épistolaire a reçu le premier prix international des Arts et Lettres de France dans la catégorie Nouvelles en 2016

 


05/10/2017
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